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Chez les indiens Navajos - Partie 2

Premiers pas sur la Mesa

 

Rena B. Lane, la grand-mère qui m’accueille et que j’appelle tout naturellement « Grand-mère », vit avec trois de ses enfants : Mary, Zena et Jerry, chez qui je passe cette première nuit. Peu après le lever du soleil, Mary vient me réveiller : il est en effet temps de passer aux choses sérieuses. Des membres de la famille Lane sont sur le point d'arriver, et il faut donc préparer un grand repas. A priori rien de bien compliqué. Je m'empresse donc de sortir pour aider dans ce qui me semble être une tâche assez simple. C'est beau (et terrible aussi...) la naïveté.

La déprogrammation commence

Une fois dans l'abri de branchages où nous sommes sensés préparer le repas, je réévalue rapidement la situation : je n'avais en effet pas compris qu'il allait me falloir regarder un mouton se faire trancher la gorge par Zena... *Gloups*… Les hurlements de l'animal finissent par cesser, noyés dans le sang qui jaillit de sa gorge. La suite est tout aussi effrayante pour l'urbain fragile que j'étais à l'époque : on me demande tout d’abord de retirer les viscères et de vider l'estomac (dont le contenu m'explose en partie à la figure lors de son ouverture) puis, entre autres, de s'occuper de la peau de l'animal et de lui couper la tête et les pattes. Voilà un réveil qui manque de peu de me faire tomber dans les pommes.

 

Mais les choses ne s'arrêtent pas là : cela aurait été bien trop facile. Dès que je commence à reprendre mes esprits, Jerry m'annonce la suite du programme: "J'ai laissé les moutons partir dans cette direction. Tu devrais aller les surveiller. Laisse-les manger tranquillement pendant 4 à 6 heures, puis ramène-les ici." Etant déjà à cran et détestant recevoir des ordres, je suis partagé entre les larmes et la rage. Mais voyant que Grand-mère regarde son troupeau disparaître derrière les collines, je prends mon courage à deux mains (ou deux pieds devrais-je dire), attrape mon sac et mes gourdes puis me lance à la poursuite des quadrupèdes laineux.

 

Au milieu de ce dédale de canyons parfaitement inconnus, je n'aperçois autour de moi que des kilomètres de steppes où se côtoient des arbustes, des buissons, des rochers, du sable et encore plus de sable. Sentant la peur sur le point de me submerger, je cours rejoindre les moutons. Commence alors une longue histoire de haine et d'incompréhension qui évoluera rapidement -et d’une manière, que j'aurais, à l'époque, jugée parfaitement impossible.

 

 Moutons des Indiens Navajo sur Black Mesa, Arizona

 

 Ici, pas de grille, pas de route, pas de voisin et des chiens qui ne font rien : pour arrêter les moutons, il faut courir! 

 

 

The war on sheep

Certains lecteurs penseront peut-être que, dans ce récit, j'attribue à mes Dibe' ("moutons" en Navajo) plus d'intelligence qu'ils ne peuvent en avoir. A ceux-là je répondrai : "Allez sur la Mesa vous occuper d'eux. Ils vous feront changer d'avis si vous prenez le temps de les écouter."

Au bout de deux heures, Zena me rejoint : c’est une bonne chose car je n'aurais sans doute jamais réussi à retrouver mon chemin seul. Bien plus chaleureuse que son frère, elle me pose toutes sortes de questions, à commencer par : "Quel âge as-tu? Tu ressembles à un enfant !". Blessé dans mon orgueil, je sens toutefois que la question n'avait pas pour but de me vexer. La conversation continue jusqu'à ce que Zena nous ramène, les moutons et moi, à la maison. Juste avant de rentrer, elle ramasse un objet brillant au milieu des roches, et me le montre : "Regarde Chris, une ancienne tête de flèche en silex." Fasciné par l'objet, je l'étudie puis le lui rends en rentrant au bercail. Le soleil ne tarde pas à se coucher, et moi non plus. Je suis alors physiquement et émotionnellement au bout du rouleau, et prends directement la direction de mon sac de couchage.

Je passe les trois semaines suivantes à m'occuper des moutons avec Zena, ou parfois Jerry, qui ne m'apprécie guère et ne manque pas de me le faire sentir. Chaque soir je rentre aux bords des larmes, fatigué de courir après ce maudit troupeau qui ne comprend rien, de ne pas comprendre les instructions données par Zena ou par son frère, de me perdre dans ce four sauvage qu'est la Mesa, d'avoir à regarder partout avant de m'asseoir, de peur de troubler un serpent à sonnette ou une tarentule. Pour couronner le tout, la famille n'est guère bavarde et les soirées deviennent vite longues et silencieuses. Jour après jour je me demande ce que je fais là, si mon voyage en Arizona n’était pas au final une erreur.

A chaque fois que je semble sur le point de finalement abandonner, un évènement se produit pour m'en dissuader : Zena me fait part des compliments que Grand-mère a faits à mon sujet ; les chevreaux et les agneaux viennent jouer avec moi dans le corral et me remontent le moral avec leurs petites voix adorables ; des aigles viennent tournoyer dans les airs autour de moi ; des faucons me laissent m'approcher suffisamment près de leur perchoirs pour que je puisse, pendant quelques instants, admirer la puissance renfermée dans leurs yeux sombres ; des traces de coyote et de puma enflamment mon imagination.

Au fil des jours, je sens un changement que je ne peux identifier s'opérer en moi. Par hasard ou non, c'est le moment que choisit Zena pour m'annoncer qu'elle a désormais suffisamment confiance en moi et en mes capacités de « shepherd » (berger) pour me laisser m'occuper seul des moutons. Fier de mon nouveau statut, je continue seul à courir quotidiennement après les moutons, en les maudissant encore fréquemment, malgré mon affection grandissante pour eux.

 

Un agneau des Indiens Navajo sur Black Mesa, Arizona

Mon protégé, Gleezy, né le soir de mon arrivée, et abandonné par sa mère : était-ce parce que, comme moi, je le sentais perdu et seul que je me suis tant attaché à lui ? Qui sait...  

 

FRAPPE PAR LA FOUDRE (THUNDERSTRUCK)

(Oui, ce titre est bien un clin d'œil à la chanson du même nom, par ACDC.)

Les semaines passent, et bientôt cela fait un bon mois que je suis sur la Mesa. Me vient alors une grande révélation, en deux parties : premièrement, mes moutons et mes chèvres ne sont pas bêtes ! Deuxièmement, et c'est beaucoup plus dur à accepter : l'imbécile dans l'histoire, c'est moi ! En effet, contrairement à ce que je pensais jusque là, les moutons savent très bien qu’il leur faut rester ensemble pour résister aux prédateurs et n’ont pas besoin de moi pour comprendre que, s’ils veulent revoir leurs petits et passer la nuit en sécurité, il faut qu’ils retournent au corral. Mon envie, très européenne, de les contrôler pour leur propre bien les avait donc conduits à tout faire pour essayer de se libérer de mon autorité. Dès lors que je comprends cette simple vérité, le comportement du troupeau semble changer : les moutons me laissent les approcher de plus près, les chèvres sont moins promptes à l'évasion, et la Mesa entière m'apparaît comme bien plus accueillante.

Mon intégration est enfin complète quand, plusieurs jours après, la famille (Zena, Jerry, Mary et Grand-mère) doit partir une journée entière pour rendre visite à de la famille, à Page. Inquiète, Zena propose à sa mère de rester pour veiller sur les moutons, mais Grand-mère lui répond : "Ne t'inquiète pas, ce jeune garçon français aime beaucoup les moutons. Tout ira bien."  

 

 Colliers offerts par les Indiens Navajo, Arizona

 En recevant cette photo, une amie me dit : "Euh, ils sont super beaux ces colliers, mais... c'est toi sur la photo ?!"

 

Consultez dès maintenant le troisième article de cette série ("Chez les indiens Navajos") pour y découvrir comment Grand-mère a commencé, petit à petit, à me transmettre son savoir sur les plantes sauvages de Black Mesa.

Ce texte et les photos qui y figurent sont de Christophe Monplaisir (Genévrier), relu par Calenduline.

En plus de son activité d'auteur, Genévrier organise des stages pratiques sur les utilisations, l'identification et la cuisine des plantes sauvages comestibles